Paul Dallongeville
U SBIRRU, Institut Technique d'Agroforesterie Corse
Il existe des arbres que l'on a tailladés, recoupés, étêtés pendant des siècles, et qui sont aujourd'hui parmi les plus vivants, les plus riches, les plus habités de nos paysages. On les appelle des trognes. Connues également sous les noms de têtards, têteaux, tronches, émondes, ragosses ou chapoules selon les régions, ces arbres taillés à cycles réguliers ont joué un rôle essentiel dans l'économie paysanne partout en Europe dès l'Antiquité, en fournissant en permanence du bois de chauffage, du fourrage et des outils.
En Corse, dans la vallée du Ghjunsani, au pied du Monte Padru, on trouve aujourd'hui l'un des ensembles les plus anciens et les plus denses du bassin méditerranéen : des forêts de chênes verts conduits en trognes depuis des générations, selon les méthodes corses de la Frasca, de la Ghjamba et de la Scavà.
Ce que le projet VITAL, porté par l'association U SBIRRU, remet en question est une idée reçue fondamentale : la taille ne diminue pas la valeur écologique d'un arbre. Elle peut, sur le long terme et dans certaines conditions, la démultiplier d'une façon que ni la forêt naturelle, ni les plantations contemporaines ne peuvent égaler.
01. L'arbre taillé : un paradoxe productif et écologique
La trogne est le résultat d'une taille répétée à intervalles réguliers, pratiquée sur le même arbre pendant des générations. L'étêtage force l'arbre à régénérer cycliquement sa couronne depuis une massue de bois de plus en plus ancienne. Ce processus, considéré pendant longtemps comme une dégradation de l'arbre, est en réalité un accélérateur de complexité biologique.
Dominique Mansion et la réhabilitation d'un arbre oublié
La redécouverte des trognes en France doit beaucoup à Dominique Mansion, artiste plasticien, botaniste et naturaliste, fondateur de Perche Nature et de la Maison Botanique de Boursay. Son travail a permis de faire (re)découvrir l'histoire de ces arbres têtards et d'œuvrer pour leur réhabilitation dans nos paysages, tant ils ont une importance capitale pour la biodiversité et la culture paysanne.
« Le plus épatant, c'est que les trognes vivent en moyenne deux fois plus longtemps que les arbres ordinaires, car leur forme plus compacte les aide à résister aux bourrasques. »
Dominique Mansion, Les trognes, l'arbre paysan aux mille usages, Éditions Ouest-France (préf. Francis Hallé)
Cette longévité est au cœur de leur intérêt écologique : plus un arbre vieillit, plus il développe des structures biologiques complexes, cavités, bois mort, excroissances, fissures d'écorce, qui deviennent autant de niches pour des organismes très spécialisés. La taille répétée accélère et intensifie ce processus de manière sans équivalent.
02. La trogne : une forêt domestique au sens de Geneviève Michon
Pour comprendre ce que représentent les trognes du Ghjunsani, il faut d'abord sortir de la dichotomie habituelle entre nature et culture, forêt sauvage et espace cultivé. C'est précisément le travail que mène depuis plusieurs décennies Geneviève Michon, ethnobotaniste et directrice de recherche à l'IRD, spécialiste des savoirs locaux liés à la domestication de la forêt.
Dans son ouvrage Agriculteurs à l'ombre des forêts du monde, Agroforesteries vernaculaires (Actes Sud / IRD Éditions), Geneviève formule le concept central de « forêt domestique ». Ce modèle implique que les transformations de l'écosystème sauvegardent une fluidité qui n'exclut jamais totalement le sauvage, notamment parce que sont favorisées les visions patrimoniales où le pas de temps excède le siècle.
Les trognes incarnent cette logique mieux que presque tout autre objet agroforestier : elles ne sont ni de la forêt sauvage, ni de la culture intensive. Elles sont un troisième terme, une forêt façonnée par et pour les humains, qui acquiert avec le temps une autonomie écologique propre et des richesses que la main humaine n'avait pas consciemment cherché à créer.
Dans son ouvrage plus récent, Face à l'aridité, la puissance de l'arbre (IRD Éditions), Geneviève Michon consacre un chapitre entier à « La trogne, pilier des terroirs agropastoraux », en articulant l'analyse des pratiques méditerranéennes, dont celles de la Corse, à des exemples marocains, sahéliens et espagnols. Le trognage y apparaît comme une réponse convergente de nombreuses sociétés paysannes aux contraintes de l'aridité et de la diversification des productions.
03. Les dendromicrohabitats : la biologie d'un vieillissement accéléré
La science des dendromicrohabitats (DMH) fournit aujourd'hui le cadre conceptuel et méthodologique pour mesurer cette complexité structurelle. Formalisée par Larrieu et al. (2018) et synthétisée dans le Guide de poche des dendromicrohabitats (WSL, 2e éd. 2024), cette approche définit chaque DMH comme « une singularité morphologique d'un arbre utilisée par des espèces parfois très spécialisées pendant au moins une partie de leur cycle de vie ».
Le guide WSL recense 52 types de DMH organisés en 7 grandes formes : cavités (loges de pic, cavités à terreau, orifices d'insectes, concavités), blessures et bois apparent, bois mort dans le houppier, excroissances (loupes, chancres, galles), sporophores de champignons et myxomycètes, structures épiphytiques et parasites, et exsudats. Chacun offre des conditions physico-chimiques spécifiques déterminant les assemblages d'espèces qui y sont inféodés.
Une cavité à terreau de pied nécessite des décennies pour se constituer et peut accueillir, selon le guide WSL, « en moyenne 2 500 individus d'arthropodes par kilogramme de terreau, majoritairement des collemboles et des acariens » ; sur des chênes de grande longévité, « ces cavités peuvent perdurer plusieurs centaines d'années ».
Il faut également souligner le rôle irremplaçable de l'arbre vivant par rapport à l'arbre mort. Les travaux de Torti et al. (2021) et Regnery et al. (2013) montrent que les arbres vivants hébergent un ensemble de microhabitats plus stables et plus diversifiés, alimentés par des processus biologiques actifs. Les arbres morts contiennent en moyenne 30 à 50 % de moins de DMH fonctionnels, notamment ceux utilisés pour la reproduction des oiseaux et pour la nutrition de certains coléoptères (Larrieu et al., 2014). La trogne vivante constitue donc une stratégie écologique fondamentalement différente de la simple rétention de bois mort.
04. Le Ghjunsani : site-pilote d'un inventaire sans précédent
La vallée du Ghjunsani est une microrégion de Balagne, en Haute-Corse, inscrite dans le périmètre du Parc Naturel Régional de Corse et dotée d'une Réserve de Chasse et de Faune Sauvage de 2 800 hectares. Quatre villages ruraux perchés entre 700 et 900 m d'altitude, Mausoleo, Olmi-Cappella, Vallica et Pioggiola, bordent les forêts emblématiques de la Tartagine et de la Melaja, qui abritent l'un des plus beaux ensembles de trognes méditerranéennes d'Europe.
Un premier inventaire a été conduit par U SBIRRU d'avril à novembre 2025, sur 8 zones d'étude couvrant 137 hectares, dans une diversité altitudinale représentative de la vallée (490 à 830 m). Les résultats dépassent toutes les projections initiales.
3 476
trognes de chênes verts cartographiées, sur 137 ha, avec des densités atteignant 120 trognes/ha dans les zones les plus denses
155 DMH/ha
densité moyenne de dendromicrohabitats, soit 2 à 3 fois plus que les forêts anciennes les mieux protégées d'Europe (40-80 DMH/ha)
246
espèces différentes identifiées lors des 559 observations naturalistes protocolées, dont 26 directement liées aux DMH
800 ans
âge estimé de certains individus selon les experts, contre 300 ans environ pour un chêne vert en forêt naturelle non gérée
La composition taxonomique révèle une faune fonctionnellement complète : 66 lépidoptères, 40 oiseaux dont 35 protégés (liste rouge UICN), 39 coléoptères dont Calosoma sycophanta, 22 hémiptères, 17 araignées, 11 hyménoptères, 5 mammifères dont un protégé, 5 reptiles (tous protégés) et 2 amphibiens (tous protégés). Parmi les espèces emblématiques, on note la présence de Jynx torquilla (le torcol fourmilier, oiseau cavicole) et de Barbastella barbastellus (la barbastelle d'Europe, chiroptère protégé utilisant les fissures d'écorce pour son repos diurne et sa reproduction).
« Ce résultat valide empiriquement l'hypothèse centrale du projet : la taille répétée sur le long terme est créatrice nette de biodiversité, bien au-delà de ce que peuvent atteindre les dynamiques naturelles dans l'échelle de temps habituelle de la gestion forestière. »
Paul Dallongeville, U SBIRRU, Fiche-Projet VITA E LEGNU, 2026
05. Un projet scientifique et territorial : le consortium VITAL
À partir de ces premiers résultats, U SBIRRU a constitué en 2025-2026 un consortium pluridisciplinaire. Il réunit le Parc Naturel Régional de Corse, l'Office de l'Environnement de la Corse, le Groupe Chiroptère Corse, la Chambre Régionale d'Agriculture de Corse, l'Office Français de la Biodiversité et le Conservatoire des Espaces Naturels, ainsi que des chercheurs et techniciens spécialisés.
Parmi eux, Yves Caraglio, ingénieur-chercheur au CIRAD au sein de l'UMR AMAP (botAnique et Modélisation de l'Architecture des Plantes et des végétations). Son expertise en analyse architecturale, développée dans la lignée des travaux de Francis Hallé et Roelof Oldeman sur les modèles architecturaux des arbres, sera mobilisée pour caractériser l'état de développement ontogénique des trognes, leurs dynamiques de croissance et l'effet de la taille répétée sur la réitération architecturale.
Les axes de travail pour 2026-2027 comprennent :
- Approfondissement de la cartographie et des inventaires naturalistes
- Analyses d'ADN environnemental dans les cavités à terreau, pour révéler la diversité fongique et invertébrée invisible à l'œil nu
- Caractérisation dendrométrique fine des arbres : diamètre, hauteur, âge, dynamique de croissance
- Étude des services écosystémiques rendus par les trognes, dont la prévention du risque incendie
- Élaboration d'un plan de gestion agroécologique co-construit avec les acteurs du territoire
- Chantiers de taille restaurative encadrés par des arboristes spécialisés, à visée démonstrative et pédagogique
06. Le GIEE Agroforestier du Ghjunsani : de la recherche à la production agricole
Le projet VITAL s'articule directement avec une autre action portée par U SBIRRU : l'animation du Groupement d'Intérêt Économique et Environnemental (GIEE) Agroforestier du Ghjunsani, labellisé par le Ministère de l'Agriculture et co-animé avec la Chambre Régionale d'Agriculture de Corse. Ce groupement réunit sept agriculteurs engagés dans une montée en compétence collective sur l'agroforesterie, à travers un réseau de formation et des diagnostics personnalisés.
Quatre formations ont d'ores et déjà été dispensées, avec des formateurs partagés avec le réseau Permaterra, ce qui crée une passerelle directe entre la recherche de terrain conduite dans le Ghjunsani et la communauté de praticiens de l'agroforesterie et de la permaculture en France. L'animateur du groupement, Paul Dallongeville, suit également une formation longue portée par Permaterra et Arbres et Civilisations, l'Agroforesterie Académie, qui vise à approfondir la capacité d'analyse et de conduite des systèmes agroforestiers.
Les activités pratiques du GIEE incluent la mutualisation du matériel, des chantiers participatifs de création de nouvelles trognes, des plantations de haies fourragères et des petits ouvrages d'hydrologie régénérative : remontées d'eau, nivellements de terrasses, travaux sur les talwegs pour restaurer la rétention hydrique des parcelles dans un contexte d'aridification climatique.
Cette articulation entre recherche naturaliste et pratique agricole concrète est précisément ce que Geneviève Michon appelle une « agroforesterie vernaculaire revisitée » : non pas l'importation d'un modèle technique extérieur, mais la réactivation d'une intelligence agraire locale, documentée par la science contemporaine et réinvestie par les agriculteurs d'aujourd'hui.
Formation Permaterra x Arbres et Civilisations
Agroforesterie Académie
Une formation longue pour approfondir la conception, la conduite et l'analyse des systèmes agroforestiers. Le programme qui relie la recherche de terrain et la pratique agricole, pour les porteurs de projets agroécologiques en France et en Méditerranée.
Découvrir la formation
07. Des infrastructures agroécologiques au cœur des paysages méditerranéens
Les conclusions de la première campagne d'inventaire VITAL dessinent une hypothèse de portée considérable pour la politique agroécologique en zone méditerranéenne. Si les trognes de chênes verts peuvent atteindre des densités de DMH deux à trois fois supérieures à celles des forêts anciennes les mieux protégées, tout en étant situées sur des terrains agricoles privés et en activité pastorale, alors elles représentent des infrastructures agroécologiques (IAE) d'une valeur exceptionnelle, aujourd'hui absentes de la plupart des référentiels de conservation de la biodiversité.
Elles constituent également une forme de corridor écologique stable dans le temps, connectant les milieux ouverts agricoles, les forêts et les zones ripariales. Elles jouent un rôle de tampon thermique et hydrique lors des épisodes climatiques extrêmes. Et dans le contexte corse, où les incendies de forêt représentent une menace permanente, leur maintien dans les espaces agro-sylvo-pastoraux ouverts contribue directement à la discontinuité des combustibles.
La démonstration en cours dans le Ghjunsani pourrait ainsi ouvrir la voie à une reconnaissance formelle de ces arbres comme « patrimoine vivant et infrastructure agroécologique majeure », avec des implications pratiques pour les politiques de MAEC (Mesures Agro-Environnementales et Climatiques), les plans de gestion Natura 2000, les trames vertes et bleues, et les programmes de développement rural en Méditerranée.
« La taille ne diminue pas la valeur écologique d'un arbre. Elle peut, sur le long terme, la démultiplier d'une façon que ni la forêt naturelle ni les plantations contemporaines ne peuvent égaler. »